Je n’aime pas trop que les gens se traitent de noms d’oiseaux. En premier lieu parce que la guerre c’est mal. Mais surtout parce que traiter quelqu’un de “gros porc” implique d’ attribuer une valeur à un comportement qui simplement se détache un peu trop de notre réalité. Le cochon mange par terre: et alors? L’hippopotame barbouille de merde son territoire: et alors? L’être humain mange lui avec délice du vomi d'insecte gavé d’organes sexuels mâles de plante (le miel). Cette utilisation de l'image du cochon rend compte d'une perception négative de l’animal. Cependant, parfois, l’image s’inverse.

La branche lyonnaise du Bloc identitaire a produit il y a quelques années une photo de groupe saisissante à bien des niveaux. Une quinzaine de gaillards posent les bras croisés sur les marches de l'escalier de la montée du Garillan, non loin de leurs locaux. Ils arborent fièrement des masques de cochon roses.

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Cette photo a été produite aux alentours de mai 2011, dans un contexte de lutte ouverte avec l’Islam, qui n'a cessé de s'affirmer par la suite. C'était la belle époque des apéros « saucissons-pinards » qu'il fallait agiter, revanchard, sous le nez des fidèles venus par exemple soigner leur cholestérol dans un morne  restaurant Quick de la banlieue lyonnaise coupable de gaver à leur insu des chrétiens ignorants de viande hallal. Un geste courageux destiné à préserver notre civilisation. Les médias ont largement relayé le coup d’éclat, devenu mode d'expression et de visibilité du Bloc identaire.

Aussi ont-ils érigé en totem, en animal symbole repoussoir de l'Islam, le cochon. A l'échelle nationale, le Bloc identitaire s'illustre d'ailleurs par un logotype reprenant une silhouette de sanglier, son noble cousin poilu, fier et sauvage, ami d'Astérix et des chasseurs ventripotants. Il y a là aussi, pêle-mêle, le souvenir de nos ancêtres celtes, le paganisme et la forêt, l'europe, les indos-européens, la race blanche et les ballades en quad le dimanche dans l'ouest lyonnais.

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Peut être que le gimmick du sanglier aurait été plus approprié finalement, plus guerrier, plus celte, plus franc, plus gaulois. Mais les gentils gaillards n'ont trouvé que des têtes de cochons chez le marchand: ils voulaient produire une photo qui fleure fort la testostérone et la civilisation. On retient surtout une image de chipolatas en jean-basket aspergées de déodorant Adidas, prêtes à bouter hors de France le porc du voile et le tajine.

Surtout se placent-ils sans le savoir sous la bannière de l'eugénisme, de la sélection industrielle et de la rentabilité protéinée. Ces gros verrats roses élevés sur clais ont plus à voir avec Fleury-Michon® et Cochonou® qu'avec le brave consommateur de glands que l'on trouve encore en Corse.

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Ce faisant ils s'illustrent durablement, puisqu’ Internet n'oublie rien, dans une pensée frontale et binaire. Une bande d'hommes blancs contre une horde d'envahisseurs, réalisant au premier degré le mètre-étalon de notre droite société évoquée par Deleuze: une brochette d'individus mâles, blancs, hétérosexuels, citoyens des villes. Sous le masque de cochon c'est un portrait robot de l'individu type, l'individu moyen, l'individu lambda. Le "lambda" est d'ailleurs la lettre qu'ils ont choisi à la suite des guerriers de Sparte pour taguer rageusement les murs de leur ville, ou tatouer leur peau blanche ou vendre des T-shirt, se faisant rempart contre le métissage ou le “remplacement de population”.

Des lambdas donc, des français moyens mais "de souche", avec des têtes de porc en tissu.  Privilégiés par leur naissance (du bon coté de la race) ils entrent en lutte sous la bannière du boudin et du museau-vinaigrette en choisissant de gommer davantage la diversité qui les définirait encore.

Cela produit une belle illustration synthétique des thèmes identitaires. Sous une allure potache de bonne blague patriote, on sent l'organisation rigoureuse en milice contre un péril génétique, l'odeur des mocassins en croûte de porc qui marchent en rythme, l’ordre, la hiérarchie, le militarisme, l'action masquée, la guerre quand c’est pour la bonne cause, la négation de l'individualité.